Avec Pornography, The Cure sort un monument de terreur introspective. Tout dans cet album participe d’une longue descente aux enfers jusqu’à un dénouement improbable qui non seulement ne règle rien à l’affaire mais laisse bigrement songeur. Comme on est en 2011, on sait que Robert Smith n’a pas fini comme Ian Curtis ou Kurt Cobain, mais il n’était pas si aisé de l’affirmer à la sortie de l’album en 1982. De par sa froideur, sa production minimaliste, ses rythmiques carrées et plombées, le chant lugubre d’un Robert Smith qui s’abandonne à ses démons, Pornography n’est pas spécialement “agréable” à écouter. Il l’est même beaucoup moins que Faith ou Seventeen Seconds, les précédents (et excellents) albums du groupe. Pornography est viscéral, cru, sauvage et totalement irrécupérable. Robert Smith “met ses tripes sur la table” comme disait Céline, et nous pond, avec ses acolytes tout aussi poisseux Lol Tolhurst et Simon Gallup, des morceaux dont le seul but semble être de torpiller tout résidu de bonne volonté, d’espièglerie, d’espoir, ou de foi, que l’on pouvait encore déceler fugacement sur leurs précédents méfaits malgré leur noirceur. Ici il n’y a qu’une résignation absolue face au déroulement insignifiant d’une vie sordide et cruelle. Le nihilisme est un pis-aller affichée comme une posture non convaincante et non assumée, qui confère au disque son cachet effrayant. On ne croit pas à Robert Smith quand il nous balance dès l’incipit “It doesn’t matter if we all die“. On n’y croit pas parce qu’on sent bien que Robert Smith ne s’en fout pas, qu’il en souffre de constater que la seule chose qui soit sûre en ce bas monde c’est qu’on va tous y passer un jour. Il nous ment ou se ment à lui-même, ce qui déclenche un malaise quasi instantané qui planera tout au long de ces huit morceaux sans réel pouvoir de séduction, sans apparats, sans chair, des morceaux qui constituent à peine un squelette, une ossature si on veut. Des bribes de basse, un semblant de rythme, quelques notes de guitares, un clavier mortuaire, et cette voix spectrale et chevrotante de Smith qui vient donner à cet ensemble si fragile et rebutant son charme et sa légitimité. Au final il n’y a aucun cynisme dans les simagrées morbides de Smith et sa bande sur ce disque-là (ils le feront par la suite), juste l’expression sincère et jusqu’au-boutiste d’une souffrance d’écorché vif, qui ne devient plus tellement tenable. Une complaisance sonore à laquelle The Cure nous convie à assister comme à une exhibition obscène dont nous serons les témoins par pur voyeurisme. De la pornographie…
Dead Can Dance “The Serpent’s Egg”
The Serpent’s Egg est le quatrième album de Dead Can Dance et représente un aboutissement dans la discographie très cohérente du groupe. L’album s’ouvre sur un de leurs plus beaux morceaux The Host Of Seraphim, et installe dès les premières notes cette ambiance magique et spirituelle, à la fois intimiste et hiératique qui leur est propre. La voix légendaire de Lisa Gerrard n’a pas besoin d’effets tape-à-l’oeil ni d’arrangements pompeux pour que le charme opère d’emblée et Dead Can Dance semble l’avoir très bien compris ici. L’orchestration sobre et majestueuse permet aux voix d’accomplir des miracles parfois sans rien d’autre qu’une percussion rachitique en fond sonore (Echolalia). Cet album justement tire toute sa force de son dépouillement et s’avère être la bande son idéale pour un recueillement intimiste ou une retraite ascétique loin des bruits chaotiques d’une modernité dissolue. Le rendu acoustique remarquable de l’album le place à mon avis comme étant leur meilleure production, en tous les cas la plus représentative de ce que leur musique peut apporter, entre les débuts dark et heavenly et la suite de leur discographie plus tournée vers le médiéval et l’exploration de chants folkloriques africains et asiatiques.
Pig Destroyer “Prowler in the yard”
Un des albums les plus brutaux et expéditifs jamais pressés. Voilà qui est dit d’emblée. Au moment où vous appuyez sur la touche “lecture”, vous entrez en apnée dans un univers oppressant, sadique, étouffant, sentant la sueur, le sang et le foutre. Pig Destroyer vous maintiennent ligoté, la tête dans l’eau et s’ils leur arrivent de la ressortir, c’est pour vous balancer une paire de baffes ou un punch en pleine face. Le groupe a placé la barre tellement haut pour ce Prowler in the yard dopé aux anabolisants que parler de “grindcore” pour cet album revient à discuter thrash metal en parlant de Reign in Blood, alors que ces oeuvres explosent et dépassent par leur ampleur et leur singularité les frontières et étiquettes inventées par des critiques et dédiées aux marchands. Dès le début du disque on plonge, avec Jennifer, dans la psyché perturbée d’un homme s’apprêtant à commettre un meurtre. Le texte digne d’une superbe entame de roman noir, déclamée par la voix froide et robotique d’un ordinateur, installe le décor. Les hostilités débutent ensuite avec une pure tuerie grindcore Cheerleaders corpses. On assiste ensuite à un enchaînement de titres touffus aux riffs calibrés pour faire très mal, certaines salves ne durant pas plus de quelques secondes, tandis que d’autres exploitent leur arsenal sur une durée plus longue, flirtant au passage avec différents styles d’agression musicale, du noisecore au brutal death en passant par des guitares pachydermiques très doom. Le groupe détruit donc tout sur son passage, instillant une poésie de la torture et du démembrement à travers des textes terrifiants et sans concession, hurlés avec une conviction religieuse par un JR Hayes en transe, habité par les mots qu’il dégoise comme si sa vie en dépendait. Prowler in the yard, ou comment le grindcore se transcenda.
Mr Bungle “Disco Volante”
L’évolution musicale d’un groupe est parfois une énigme totale. Elle laisse, dans bien des cas, celui qui a eu le loisir de se pencher dessus bien perplexe. On ne peut préjuger de rien et le potentiel d’un groupe à produire telle oeuvre musicale est parfois à peine décelable voire insoupçonnable. Qui aurait pu prévoir que le Paradise Lost doom/death des débuts finirait, pas si longtemps plus tard, par pondre un excellent album d’électro goth digne du Depeche Mode des nineties (Host) ! Qui aurait pu croire qu’un groupe de new wave médiocre des années 80 finirait par incarner le metal indus apocalyptique des années 90 sous le même patronyme de Ministry ! Qui aurait songé à déceler le chanteur de RnB grotesque à la Timbaland qui sommeillait au plus profond du hurleur de Soundgarden (oui, ce dernier exemple est quelque peu extrême, muahaha !)… Et, last but not least, qui aurait cru qu’un groupe de potaches masqués sautillants officiant dans une fusion metal-funk-scato-rigolo-scabreuse pondrait comme deuxième effort studio le manifeste surréaliste métallo-jazzy des années 90 ! Les André Breton du prog avant-gardiste c’est bien eux : Mr Bungle ! Le premier groupe de Mike Patton sort en cette année bénie de 1995 (durant la même année est aussi sorti l’excellent King for a Day de Faith No More, autre collaboration Patton-Spruance) un disque dont le contenu est indescriptible sur papier. Fruit d’une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, l’OVNI tire sa beauté de mélanges de styles improbables, d’alchimies musicales inédites, d’une témérité et d’un aventurisme qui paie à chaque fois, le tout servi par une exécution et une production impeccables. Avant d’écouter ce disque, vous n’avez, de toutes façons, rien écouté de semblable. C’est un des rares albums à ce degré d’ambition artistique où la théorie séduisante rejoint la pratique jouissive. Le plus incroyable c’est qu’à chaque morceau ça aurait pu ne pas marcher, ça aurait dû ne pas marcher. Mais voilà, à chaque fois ça marche à la PERFECTION. Non seulement chaque morceau dégage une ambiance spécifique, bien à lui, mais l’enchevêtrement et l’imbrication des morceaux entre eux donne une vision globale digne d’un collage surréaliste coloré et fouillé. Alors oui le disque n’est pas immédiat, il demande un minimum d’implication, au moins pendant les premières écoutes, mais une fois le déniaisement passé, il dresse devant vous un abyme de beautés mystérieuses et insoupçonnées. Ambiances jazzy éthérées, éventrées par de soudaines intrusions death metal elles-mêmes abruptement interrompues par des digressions easy listening, rockabilly ou doo-wop (Merry go Bye-Bye, Carry stress in the jaw) ; guitares surf sur mélodies cartoonesques et vocaux incantatoires (Ma Meeshka Mow Skwoz); électro-indus soufie (Desert Search for Techno Allah); une grande pièce de musique concrète (The Bends) et le catalogue des curiosités n’est pas clos. Un travail d’écriture audacieux qui laisse une grande place à une improvisation qui ne se perd jamais dans des labyrinthes de technicité et qui, au finale, dénote d’une maitrise impeccable du sujet à tous les niveaux. La guitare précise de Spruance, à la fois tranchante et aériennes, si présente et si humble ne se laisse jamais complétement bouffer par les prestations vocales hallucinantes de Mike Patton (hurlements sadiques, chant death, cabotinage rital, voix sucrée de crooner pervers, etc.). De ce point de vue c’est le disque de l’équilibre parfait entre le charisme vocale caméléonesque de Patton et la rigueur fantasmagorique de Spruance/Dunn dans la composition et l’instrumentation. Comme tous les grands disques, il est unique dans la discographie même de ses géniteurs. Une manifestation de Grâce Divine dans un disque produit par des musiciens cultivés et ouverts, profondément investis de leur mission. Inépuisable.
Sleepytime Gorilla Museum “In Glorious Times”
En me promenant un peu, il y a quelques années, dans le catalogue des différents groupes signés sur Web Of Mimicry, l’excellent label de Trey Spruance, je suis tombé sur ce nom à coucher dehors avec des gorilles : Sleepytime Gorilla Museum. Oui, ce fut juste le nom à la fois idiot et intrigant qui avait capté mon attention. Après visite de leur MySpace et écoute des quelques morceaux disponibles en streaming je me jurais de jeter une oreille attentive à un de leurs albums. Leur musique semblait obscure, pleine de promesses, insaisissable. Je n’ai bien sûr pas donné suite à ce projet de mélomane curieux et un peu frustré. Trop de choses s’empilaient déjà dans ma tête sans parler du boulot. Puis une nuit, je tombe sur ce clip complétement déjanté en glandant sur YouTube : Helpless Corpses Enactment. Le morceau, splendide, m’avait balancé une gifle sévère : un chant black de malade posé sur une guitare épileptique, des breaks géniaux à la fois glauques et grandiloquents, une voix féminine envoutante qui sert le morceau et en accentue même la sauvagerie, en rupture totale avec la pompe grotesque du metal symphonique affectionnant le chant féminin à la Lara Fabian gothique. Bref, une réussite totale. Je fus conquis et me suis repassé la vidéo une bonne dizaine de fois. Bien évidemment, tout l’album devait y passer et dans la semaine j’avais In Glorious Times dans mes oreilles. Première déception : je n’avais, de manière générale, pas retrouvé dans l’album ce ton bouillonnant, complexe, violent et décadent que dégageait Helpless Corpses Enactment. L’ensemble m’apparaissait de prime abord rude, brouillon, maladroitement construit voire totalement plat par moments. Après de longues écoutes, je restais toujours sur ma faim. Les différentes parties de ce boucan de foire qui se voudrait être du rock progressif s’emboitaient les unes dans les autres comme les différentes pièces mal assemblées d’un bolide bricolé par un garagiste talentueux mais un peu négligent. Les morceaux tentent désespérément d’installer une ambiance onirique, arty voire surréaliste. On se retrouve finalement avec un objet amorphe et musicalement indistinct, tenant plus par l’ambition manifeste du projet et ses prétentions esthétiques que par le résultat final, plutôt décevant. Le groupe pêche par manque de lucidité et se perd dans des voies rythmiques sans issue. Ni totalement fou, ni vraiment discipliné, l’album sombre dans des digressions noisy et metal, se noie dans un verre d’eau lyrique et nous perd dans un labyrinthe de sons et de styles sans le moindre fil d’Ariane. Ce qui est le plus rageant c’est que le potentiel est là, évident. Malheureusement cette touche de magie qui fait les groupes incontournables est ici absente. Des morceaux intéressants tels que The Companions, Puppet Show ou Formicary sont gâchés par le bavardage inutile, la coquetterie instrumentale stérile et les fausses bonnes idées. Seule Helpless Corpses Enactment surnage au-dessus et contraste violemment avec le reste, nous laissant entrevoir ce qu’aurait pu être In Glorious Times si le reste était du même tonneau…
Muse “Absolution”
Absolution est de ces albums que j’aurais juré détester : chant affecté, mélodies mielleuses, références musicales trop voyantes.. Je n’ai pourtant pas résisté très longtemps. Je m’explique : je méprisais la musique de Muse. Le peu que j’avais écouté en télé, chez des amis ou en streaming m’avait donné l’impression d’un sous Radiohead métallique aux prétentions progressives.. Des castafiores ridicules du rock empêtrés dans un sentimentalisme niais… Dans ses pires moments c’est effectivement l’image que renvoie Muse !
Cependant, en tendant une oreille attentive à Absolution une véritable cohérence et un solide sens de la mélodie, loin d’être putassière, se distinguent pour qui n’a pas trop d’excrément dans les oreilles ou d’a-priori concernant le groupe.. Bellamy et ses amis ont-ils une vraie âme collective qui s’exprime sous leur patronyme prétentieux ? il semble bien que oui tant Absolution rachète avec brio l’horrible Origin of symmetry. En conservant la pompe inhérente à leur musique, Muse injecte une énergie et un punch considérables aux compositions (Stockholm Syndrome, Hysteria) et trouve une étonnante grâce dans les moments les plus apaisés du disque. De ce fait, le chant de Bellamy, poussif et affecté, sert ici parfaitement les morceaux et s’insère à merveille dans l’ambiance générale du disque, grandiloquente et tragique (Butterflies & Hurricanes, Ruled by Secrecy). Ni sirupeux ni racoleur comme peuvent l’être parfois leurs autres albums, Absolution reste la plus belle production de Muse à ce jour. La plus soignée et la plus équilibrée.
Alice In Chains “Black Gives Way to Blue”
Jerry Cantrell n’est pas de ces musiciens qui lâchent facilement l’affaire. On l’avait laissé à moitié terrassé par le coma d’Alice in Chains et la mort de Layne Staley, essayant de se refaire une santé à travers quelques honorables efforts solo. Mais le feu n’y était plus. Quand le retour d’Alice in Chains pour la sortie d’un nouvel opus s’est confirmé, on s’est mis à craindre le pire… Et si Jerry et ses acolytes avaient soudain décidé d’exhumer le cadavre juste pour tirer quelques maigres dividendes du prestige encore intact du défunt groupe de Seattle.. Ils pourraient même se mettre à racoler le fan de Nickelback et Linkin Park, qui sait ?
C’est donc avec cette foule de préjugés, quelque peu mal intentionnés, que j’entamai l’écoute de Black gives way to blue…
Dès les premières notes, les doutes furent balayés. Comment ai-je pu douter d’un musicien comme Jerry Cantrell ! All secrets known avec son intro hypnotique invite l’auditeur à rentrer dans un univers familier mais toujours aussi intrigant. Les guitares sont tranchantes, la production soignée, on est là face à un album de grande qualité. Le nouveau chanteur semble un peu effacé, on dirait que c’est Jerry Cantrell le vrai lead singer du groupe. Pudeur ? Comme si le remplacement de Layne Staley se faisait encore plus improbable après l’écoute de l’album… On a sans doute ici à faire à du grand Alice In Chains mais…
Le groupe culte des 90′s avance en 2010 la tête haute, avec une dignité exemplaire, ne craint pas les rides et ne triche pas avec sa musique.. Cela se ressent dans le songwriting. Les structures sont épurées, brutes, les morceaux gracieux et aériens avec cette inimitable touche de mélancolie.
Black gives way to blue délivre un contenu solide, cohérent, désarmant de sincérité… Les pires langues de vipère de la critique rock n’y trouveraient rien à redire. Osons même proclamer que cet album recèle des perles qui brilleront de mille feux à côté des classiques du groupe, qui seront des classiques du groupe…
Black gives way to blue, le titre éponyme, clôt magnifiquement un album flamboyant et serein en rendant un poignant hommage à Staley, meilleur façon pour Alice in Chains de revenir parmi les vivants sans trahir les morts, un des meilleurs morceaux du groupe, toutes époques confondues…
Slayer “Reign in Blood”
Reign in Blood est de ces rares albums que je peux tranquillement ranger chez moi dans le rayon « Disques parfaits » Et il n’y en a pas beaucoup d’autres, une dizaine voire une vingtaine dans mon panthéon personnel.
L’œuvre est fulgurante, brutale, intense, d’une densité inouïe qui confine à la boucherie méthodique, au génocide de masse pratiqué par des esthètes criminels.
Auschwitz, the meaning of pain,
The way that I want you to die,
Comme si, méticuleusement ligoté sur le billot d’une salle de chirurgie avec Slayer en guise de staff médical, le Dr Tom Araya se penchait sur notre carcasse d’auditeur pour nous déclamer ces mots en guise d’avertissement. D’ailleurs la splendide couverture dessinée par Larry Carroll nous indique clairement, avant même les délicates prémisses du Dr Araya, qu’ici on ne sera pas ménagé et que le sang coulera à flots.
Ce qui distingue le chef d’œuvre de Slayer des autres classiques du metal, c’est la progression implacable du disque, titre après titre, l’ambiance noire et martiale qui s’y déploie, l’algèbre diabolique des riffs, leur précision chirurgicale, la présence d’une batterie hallucinante qui soutient à elle seule la structure globale de l’album. Que tant de brio dans l’exécution instrumentale, dans l’art de la composition et de la production, dans le raffinement de l’esthétique obscure du metal soit réuni en un seul album tient tout simplement du miracle, du “disque parfait”. Aucune note ne peut être ajoutée à Reign in Blood, aucune autre ne peut y être retirée. La recette mystérieuse de cet album a été perdue pour de bon, même si Slayer s’essayera par la suite à taquiner son propre chef d’oeuvre de près avec l’impressionnant Season in the Abyss. L’album se pose là, comme mètre étalon du genre, comme paradigme éternel de la violence métallique. Tant d’autres groupes de metal agressif, de tous genres et sous-genres, ont tenté de réaliser leur Reign in blood mais tous ont échoué lamentablement (ou honorablement, là n’est pas le problème).
Ce qui est aussi remarquable chez Slayer, c’est leur volonté jusqu’au-boutiste d’aller chercher le diable là où il se niche, créant cet incroyable potentiel de malfaisance qu’ils surent développer dans cet album. Si jamais vous pensez que le diable n’existe pas, tendez une oreille à Reign in Blood. Si vous n’entendez même pas résonner ses pas au loin sous la pluie et le tonnerre clôturant le disque, c’est que votre âme est déjà damnée.
Nirvana “Nevermind”
C’était en 1991. Le rock à l’époque, dans le sens large, c’était U2, Metallica, les Guns’n'Roses. Et puis vint trois gosses trop louches pour être honnêtes, comme des loups parfois envoyés dans la bergerie par le berger lui-même histoire d’arnaquer son assureur car il ne croyait définitivement pas en la qualité de la viande qu’il fourguait. L’affaire fut rondement menée et des teenagers du monde entier, désormais sapés comme des clodos,
finirent par trouver Axl Rose plutôt ringard et les prouesses instrumentales de Nuno Bettencourt complétement inutiles. Peu importe… le Nevermind de Nirvana a ouvert de nouvelles perspectives musicales à des millions de personnes dans le monde, leur a permis de débrider leurs oreilles vierges, de les nettoyer de toute cette crasse musicale de hard FM mièvre, de new wave synthétoc, de dance music insipide, de hair metal vulgaire, bref de redonner encore un sens et une noblesse à ce mot galvaudé et traîné dans la boue par l’industrie musicale et les omnipotentes majors : le rock !
Bizarrement (ou très logiquement) ce coup de pied dans la fourmilière mercantile du rock au début des années 90 a été porté par le groupe à partir d’une maison de disques mainstream. C’est donc après d’obscurs débuts dans l’underground de la ville pluvieuse et grisâtre de Seattle que le power trio composé de Kurt Cobain, Krist Novoselic et de leur nouveau batteur Dave Grohl arrive à décrocher ce fameux contrat chez Geffen Records et à enregistrer ce qui sera l’album sismique du début des 90’s.
Sismique, c’est le mot : une guitare, une basse, une batterie, une technique rudimentaire et une voix d’écorché vif, voilà avec quoi nos trois comparses vont débouler dans un milieu musical infecté par des techniciens frimeurs de la gratte, des synthétiseurs cache-misère, des rebelles permanentés avec un look de de travelos. L’équilibre tectonique de cette scène musicale qui arrivait pourtant à générer pas mal de cash était des plus précaire, la preuve en fut faite, derrière tous ces Guns’n’Roses et tous ces Extreme, les mômes n’attendaient en réalité que ça : les cris libérateurs d’un mec qui leur disait here we are now entertain us ! Divertissez-nous bon Dieu ! Assez de technique, de frime, de look, donnez-nous du SON !
Et le son fut. Nevermind aligne sans répit une implacable collection de bombes sonores, qui servirent à l’époque d’attentat ultime contre le mauvais goût et le conformisme régnants sur l’industrie du disque.
Nevermind, c’est ce cri primal qui a finalement vengé les musiques rock marginales et leur a permis de magistralement occuper les devants de la scène (du moins pour quelques-uns), pour un laps de temps finalement assez court. Juste le temps que l’entreprise mortifère du music business refasse son œuvre.
Il faut être clair, pour révolutionnaire que Nevermind fut, Nirvana n’a strictement rien inventé avec cet album. Il s’agissait en réalité d’un sublime creuset de tout ce que la bande à Cobain a écouté (et bien écouté), assimilé, digéré, puis, par la magie du songwriting exceptionnel de Kurt Cobain, retraduit et réinterprété avec une désarmante sincérité. Le grand mérite de cet album est qu’il ne s’inscrivait dans aucun sillage, aucun schéma préétabli, aucune secte sonore dûment consignée. Noisy pop, metal, post-punk, le miracle de Nevermind tient en une sorte d’alchimie entre ces trois éléments sans qu’aucun genre ou sous-genre ne puisse réellement prétendre déteindre sur tout l’album. On dut même inventer, pour des raisons d’étiquetage et d’épicerie, somme toute parfois nécessaires, le terme bâtard de « grunge », un fourre-tout journalistique où on a niché des groupes de sensibilités parfois fort différentes.
Pour ce qui est de Nevermind, les ombres tutélaires de Sonic Youth, Sex Pistols, Melvins et Killing Joke planent tout au long de ces onze titres à la fois secs et généreux, suaves et enfantins, élitistes mais finalement populaires.
J’ai lu, ici ou là, que Nevermind serait en réalité l’album de la compromission, que la production a lissé l’aspect brut des morceaux et que l’album suivant, In Utero, serait bien plus proche de ce qu’était le vrai Nirvana. Une telle approche me fait rire. In Utero ne pouvait succéder à Bleach, le premier effort du groupe, car tout logiquement Nirvana devait goûter à une production plus pop de ses morceaux pour après revenir au son intégriste et sans fioritures capté par Steve Albini. C’est, en définitive, le succès de Nevermind qui l’a fait détester auprès de Cobain, et qui a fait qu’il voulût retrouver une illusion underground avec In Utero, se sécuriser et échapper à son statut d’idole MTV, en revenant à une approche plus sèche et bruitiste. On sut après, un certain 5 avril 1994, combien c’était illusoire.
Faith No More “Angel Dust”
Il est très difficile pour moi de parler d’Angel Dust de Faith No More sans user de superlatifs et d’épithètes élogieuses. En vrac et sans trop réfléchir : original, gonflé, génial, inspiré, l’un des meilleurs albums de metal, voire rock ou apparenté, des années 90.
Angel Dust est tout cela à la fois et même plus encore. Cet album est la pierre angulaire du metal américain mid nineties, pour le meilleur (Korn, Deftones, etc.) et le pire (SOAD et toute une flopée de groupes dit de “neo-metal”), bien que l’album en lui-même ait fort surpris à son époque et suscité plus l’incompréhension et la circonspection que le plus franc enthousiasme des masses. Angel Dust ne fut pas un flop, mais il causa un sacré malentendu dans les médias mainstream (la toute puissante MTV le bouda complétement, elle qui passait les tubes de leur précédent album en boucle) et si ce n’est le rattrapage in extremis du tube “Easy” (absent du premier pressage de l’album), il n’aurait dégagé aucun “hit” substantiel (les singles issus de l’album n’ont pas percuté dans les classements).
Il faut savoir qu’on avait laissé le groupe dans la vague dite “funk-metal”, à base de rythmiques syncopées, basses slappées, chant hip hop, gimmicks funk, guitares tranchantes et ambiances relativement fun et positives, style très hype et prometteur à l’époque (Red Hot Chili Peppers, Fishbone, Living Color, etc.). L’album The Real Thing fut assimilé, plutôt hâtivement, à cette mouvance et le tube Epic diffusé en boucle par télés et radios. Patton sautillait et chantait sur un flow rap, posait sur les posters des midinettes ricaines, jouait l’Anthony Kiedis du pauvre au grand désarroi de ce dernier qui n’avait pas encore atteint la notoriété de Patton (ironie du sort, quand on voit ce que sont devenus les RHCP aujourd’hui !).
Puis, badaboum! au milieu de toute cette machinerie bien huilée, débarque cet Angel Dust, disons… bizarre. Ici rien de facile, de schématique, de formaté, voire de fun et sautillant (un comble pour un groupe classé “funk-metal”). Ici il y a des roulements de tambours funébres, des cris de damnés, des bruits de chaînes médiévales, des intros au piano à la Erik Satie, des claviers ténébreux, des lignes de basse sournoises, des guitares furieuses, des parodies de redneck bouseux, des loups qui hurlent… Qu’on est loin des demi-teintes FM de The Real Thing ! Pourtant n’allez pas croire, à la lecture de la liste des quelques joyeusetés contenues dans le disque, que c’est ici du doom qui tache, du gothic rock teinté de metal, du death lourd ou autre hardcore surpuissant, non non ! L’album garde un sens de la mélodie hors du commun, un aspect “catchy”, une claire accessibilité malgré l’aventurisme courageux du groupe et puis… et puis il s’agit ici du premier album où Mike Patton explosa carrément… Sa voix a non seulement mué (fini les clichés rap nasillards) et muté, mais s’est carrément démultiplié, occupant désormais magistralement l’espace sonore du disque, emplissant chaque interstice laissé vacant, s’illustrant dans des genres aussi disparates que le hardcore, le chant death, les cris aigus, la mélodie pop, la satire, le grognement, l’indolence du crooner… Une vraie révélation !
Attention, bien que magistrale, la prestation vocale de Patton ne diminue en rien le mérite des autres musiciens, qui ont retrouvé là le sens du ténébreux et du pesant, déjà décelable sur les premières démos du groupe (sans Mike Patton, et même avant Chuck Mosley) appelé alors Faith No Man et sous grosse influence Killing Joke.
Angel Dust reste donc l’exemple même du disque dont on mesure toute l’importance au fil des années. Plus de 15 ans après sa sortie il n’a pas pris une ride. Au contraire, il se révèle à chaque écoute plus flamboyant, original, osé, maitrisé, et finalement absolument incontournable. Bien que la suite fût honorable pour le groupe, l’exploit n’a pu être renouvelé. Angel Dust est la quintessence de Faith No More.