Laibach « Opus Dei »

   Assiégés, l’arme à la main, dans le froid, vous n’êtes qu’une poignée dans le maquis, luttant contre tout un système pervers, plus vicieux qu’une armée de Machiavel. Votre moral est en berne, votre ventre crie famine, vos vêtements sont sales et déchirés. Il vous faut un puissant roboratif, quelque remède nietzschéen à votre abbatement, vos malaises et vos doutes. Vous voulez diffuser une musique qui regonfle vos torses, remobilise vos sens. Vous optez pour du Laibach, de la pop-rock industrielle militariste. Opus Dei est l’album qu’il vous faut. Dès les premières notes de Leben Heist leben, vous commencez à sortir des brumes de la résignation. Le chaos vous revivifie. Geburt ein a nation fait vibrer vos muscles, vous fait passer de l’état d’éparpillement à celui d’unicité.  cela se déroule parfaitement jusqu’à Life is life. Là vous avez quand même un doute. Quel message veulent bien faire passer les Slovènes, car, à la fin, tant de martialité et de solennité inhumaine est-ce bien crédible ? La suite vous plonge dans la perplexité, la bouffonerie peut-elle être si subtile ? Cela n’est-il pas de la satire, de l’ironie grinçante ?

Vous vous mettez alors à réfléchir (là est peut-être le plus grand mérite de la musique de Laibach, elle fait réfléchir). Les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent être avec nos Slovènes et il y a une lecture non plus au deuxième mais au troisième degré qui peut être faite. Car une fois la bouffonerie des tubes rock transformés en froides marches militaires et des hymnes patriotiques scandés la main sur le coeur ingurgitée, que reste-t-il qui tienne la route chez Laibach et dans Opus Dei en particulier ? Derrière le premier degré transgressif des symboles totalitaires dont le groupe se joue se cache donc cette ironie grinçante au second degré, qui elle-même cache une mise en branle plus ou moins efficace de mécanismes identificatoires et autres déclenchements de signifiés qui remplissent parfaitement leur role derrière le rideau de fumée arty que Laibach s’applique à densifier. En d’autres termes, que des identitaires européens ou autres néonazis adhérent à l’imagerie laibachienne et leur esthétisme est parfaitement justifié et l’on ne pourra pas évoquer une incompréhension voire une stupidité de leur part car on ne fera que s’arrêter au deuxième degré de lecture. Oubliant par là que la musique, son esthétisme et son imagerie, véhicule une symbolique parfaitement opérationnelle et communicative. Evidemment, des groupuscules communistes ou d’extrême-gauche peuvent tout autant revendiquer Laibach qui ne serait qu’un groupe stalinien fustigeant ou singeant la geste fasciste pour mieux la ridiculiser (surtout pour Opus Dei). Là est toute l’incroyable subtilité tactique de nos Slovènes. On ne les y prendra jamais. Leur patronyme est déjà tout un programme, c’est l’ancien nom allemand de leur ville, la capitale slovène Lubljana, qu’ils ont choisi comme une déclaration de guerre à l’époque de la Yougoslavie communiste.

C’est en terminant d’écouter l’album avec ses montages et collages sonores évoquant les grandes messes communistes avec en toile de fond ces nappes et boucles de voix angoissantes et froides (le côté le plus typé indus, du moins d’un point de vue traditionnel à la Throbbing Gristle) que tout espoir de victoire est abandonnée. Parce que vous avez compris Opus Dei, vous vous dites qu’il vaut peut-être mieux essayer d’adopter une stratégie d’entrisme en noyautant et pervertissant le système de l’intérieur, que d’opter pour une confrontation directe qui se finira sûrement par une énième victoire de la perfidie sur la force brute.

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