Kate Bush “Never For Ever”

23862_kate_bush_never_for_everTrois notes, pas plus, et on est dedans. Les trois notes d’intro de Babooshka, morceau mythique où Kate Bush donne toutes leurs dimensions à ses dons de compositrice, mélodiste et interprète. Le clip culte où l’artiste joue de sa dualité sylphide enchanteresse / walkyrie délurée finit d’installer Katie, deux ans après Wuthering Heights, dans la mémoire visuelle de millions de mélomanes, hommes et femmes, subjugués par sa beauté et sa présence surnaturelles. Morceau hors-pair, jouant du storytelling et de la dramaturgie improbable d’une femme frustrée et paranoïaque voulant tester la fidélité de son mari, il permet à Kate Bush de remonter la pente et reconquérir à nouveau  les sommets des charts britanniques après l’échec commercial de son précédent album Lionheart. Dès Babooshka, disais-je, on est projeté dans l’imaginaire fantasmagorique et feutré de Never For Ever, parfait miroir de la psyché aigre-douce de la belle anglaise. S’ensuit alors Delius, Song of summer, morceau inhabituel et novateur pour l’époque, avec des arrangements sophistiqués et langoureux mais loin du barnum orchestral ou rock progressif de ses albums précédents. Des samples, une rythmique synthétique, une voix magique se jouant de nos oreilles par ces aigus bluffants, avec comme un son de harpe en fond qui vient bercer nos sens. On en sort gaga ! et on plonge avec délectation dans la suite : Blow Away (For Bill), une poignante ballade, dédiée à son technicien de plateau Bille Duffield mort pendant la première (et dernière) tournée de Kate Bush, un an plus tôt. S’enchaîne alors une ribambelle de morceaux aux mélodies imparables, Egypt avec ce chant aigu toujours époustouflant et son clavier orientalisant, The Wedding List qui nous montre encore une fois à quel point Kate Bush sait chanter tout en racontant une histoire, Violin rock violent avec solo de guitare et tempo enlevé. A partir de The Infant Kiss l’album marque une pause et revient à un terrain mélodique plus convenu (bien que le sujet de la chanson ne le soit pas), calme et volupté sur Night Scented Stock, puis rythmiques ternaires, finesse mélodique et retenue vocale pour Army Dreamers, chanson engagée où l’artiste en dit plus que ça n’en a l’air (comme toujours avec Kate Bush). L’album se clôt sur l’angoissant et déstabilisant Breathing, un choix loin d’être évident car il rompt quelque peu avec l’ambiance enchanteresse de l’album, et aurait eu tout à fait sa place sur le suivant, l’iconoclaste et totalement barré The Dreaming. Evocant la peur du nucléaire, à l’époque totalement généralisée dans un contexte de guerre froide, la structure du morceau est alambiquée et son interprétation au plus près du texte (in/out, in/out) donnent un sentiment de claustrophobie et de désenchantement viscéral avant de finir sur une explosion mélodique de guitare/chœurs venant appuyer la voix rugissante d’une Kate Bush pas du tout contente. Brillant.

Never For Ever s’avère être un album charnière pour l’énigmatique Kate. En plus d’être un chef-d’oeuvre musical qui reste fidèle à l’esprit romantique et victorien de ses premiers albums, le disque lui permet d’entrer de plain pied dans les années 80 avec l’incorporation de sonorités synthétiques grâce au Fairlight CMI dont elle acquiert peu à peu la maîtrise au point de totalement révolutionner son songwriting. Les années 80 seront une toute autre histoire pour la fantomatique interprète de Wuthering Heights.

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