Red Hot Chili Peppers “One Hot Minute”

One+Hot+MinuteAprès le départ houleux de John Frusciante en 1992, les Red Hot Chili Peppers se retrouvent occis de leur meilleur guitariste à ce jour, celui qui les a amenés au top de leur popularité, notamment grâce au grand album qu’était Blood Sugar Sex Magik. Le choix du remplaçant s’avère problématique, mais devient carrément épineux lorsqu’il s’agit de prendre la place d’un artiste aussi singulier que John Frusciante. A l’annonce de Dave Navarro au poste, le choix semblait couler de source et on ne pouvait effectivement rêver meilleur remplaçant que cet autre guitariste singulier, qui avait lui aussi amené au sommet Jane’s Addiction, autre fleuron de la scène alternative de la fin des années 80. A l’écoute de l’album, l’association Dave Navarro/Flea tenait du miracle. L’alchimie entre les guitares syncopées et rugissantes de Dave avec les basses slapées et groovy de Flea nous offre des moments épiques et des passages percutants, qui placent One Hot Minute en haut du panier de toute la production rock mainstream des années 90. Au lieu d’adopter l’approche minimaliste de son prédécesseur, Dave Navarro a au contraire mis toute son exubérance, sa technicité et son excentricité au service du son Red Hot et en a fait une valeur ajouté. Ce qui a fait dire à certains fans sectaires et grincheux que ce n’était plus vraiment les Red Hot Chili Peppers d’antan qu’on écoutait, entendre par là que John Frusciante serait le seul garant de l’authenticité artistique du groupe. Il est vrai que One Hot Minute est plus sombre, moins homogène, moins régulier et spontané que Blood Sugar Sex Magik. Ceci est surtout dû au fait que Navarro aime diversifier les approches et les couleurs, en superposant les couches de guitares avec leurs multiples effets, en multipliant les tonalités et les styles de jeu, de la cocotte funky au rythmiques heavy metal. Ce qui fait de lui un travailleur acharné et solitaire en studio, là où le reste du groupe avait une approche beaucoup plus directe et collective, basée sur de longs boeufs et impros. Ceci étant dit, il y a de quoi satisfaire tout bon fan de base des Red Hot dans cet album avec de la funk tantôt loufoque tantôt furieuse (Deep Kick, Walkabout, Shallow be thy game) de la ballade qui tue (My Friends) et du gros rock fusion qui tache (One Big Mob), mais aussi des moments de fureur métallique qui sortent des sentiers battus (Warped, Transcending, Coffee Shop) ainsi que quelques légères baisses de régime (Tearjerker, One Hot Minute). Le tout servi par le son rutilant et psychédélique apporté par Navarro, dont le groupe, on le saura plus tard avec le retour de Frusciante, ne voulait pas vraiment.

Au final, je dirai que cet album est le revers de la médaille. Après avoir porté leur style de rock fusion au pinacle avec Blood Sugar Sex Magik et son succès mondial, tenter quelque chose de différent avec un musicien de la trempe de Dave Navarro ne pouvait que mettre mal à l’aise et effrayer Kiedis, Flea et Chad. Déjà vétérans d’une scène funk punk dont ils voulaient se démarquer, l’approche destroy et heavy metal de One Hot Minute les a amenés dans des territoires musicaux qu’ils n’avaient pas le désir d’explorer plus avant. En fait la mise à pied de Navarro et le retour de John Frusciante aux guitares était un choix régressif dicté par une recherche de confort mental et artistique qui leur a coûté leur créativité et leur originalité. Je me prends parfois à fantasmer sur ce qu’aurait donné un deuxième album des Red Hot Chili Peppers avec Dave Navarro, en lieu et place de l’insipide Californication qui amorça la lente descente du groupe dans les abîmes de la médiocrité.

Mayhem « De Mysteriis Dom Satanas »

AlbumArt_{B44ED125-A976-43F3-BBCA-523FB8C586AD}_Large   Un bon album de black metal n’est pas qu’affaire de violence ou d’agression musicale brute, c’est aussi une question d’ambiance, d’atmosphère maléfique, occulte. Quelque chose qui, derrière tout le satanisme de pacotille, inspire l’horreur, ou la suggère, comme dans un bon livre de Lovecraft. A l’aune de ces standards, il faut bien admettre que De Mysteriis Dom Satanas est un album magistral. Sorti dans un contexte polémique sordide (assassinat d’Euronymous, leader culte du groupe, par son non moins culte et controversé compère Varg Vikernes, incendies d’églises en Norvège, etc.) et traînant dans son sillage les dernières prestations d’un guitariste-compositeur assassiné (Euronymous), les parties de basses de l’assassin (Varg, donc) et les derniers textes d’un vocaliste suicidé (Dead), l’œuvre est parfois mise en avant pour des raisons extra musicales. Pourtant, tout l’album est un concentré de l’esprit malfaisant du black, et représentait alors une forme d’achèvement de cette forme d’expression musicale que le monde découvrait avec effroi. Sombre bâtisse de riffs tranchants et crus sur une batterie en constant équilibre entre le bourrin et la subtilité (merci Hellhammer !), on y découvre aussi des idées inédites dans les précédents méfaits de Mayhem, comme ces sombres breaks qui alourdissent les morceaux et leur donnent cet aspect glauque, pervers et insidieux (Freezing Moon, From the Dark Past et surtout De Mysteriis Dom Satanas l’éponyme d’anthologie qui clôt l’album). Tout l’art de Mayhem sur De Mysteriis Dom Satanas est de servir ses violentes attaques sonores sur un fond atmosphérique décadent et poisseux, donnant à l’auditeur l’impression d’avancer dans d’obscures catacombes, poursuivi par un invisible démon, parfaitement personnifié par la voix lugubre d’Attila, qui livre ici une performance unique. Le chant d’Attila colle merveilleusement bien à l’ambiance noire et occulte du disque, même si, paraît-il, le chanteur hongrois énerve certains fans mal embouchés et sectateurs idiots de Dead.

En cette sombre année 1994, avec De Mysteriis Dom Satanas, œuvre sulfureuse et admirablement exécutée, Mahyem marque fortement les esprits et popularise un sous-genre pourtant promis aux éternelles ténèbres de l’underground métallique. La pierre angulaire du black norvégien, l’album symbole du genre.

Pearl Jam « VS »

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Octobre 1993, avec Vs Pearl Jam signait l’album de la confirmation, celui qui clouait le bec à tous les détracteurs du groupe de Seattle. Profitant d’une conjoncture favorable (explosion du rock indé de Seattle grace à Nirvana, premier album impressionnant de maîtrise) le groupe avait cartonné deux ans plutôt avec Ten, album irréprochable et néanmoins critiqué par Cobain et consorts comme étant du hard rock conventionnel et commercial labellisé « grunge ». Toute la difficulté était de prouver que Pearl Jam n’était pas un groupe de vendus distillant du grunge facile et racoleur à la demande des majors et en même temps confirmer leur talent mélodique et leur forte personnalité déjà largement présente dans Ten. Vs réussit donc le pari haut la main et peut même être considéré comme supérieur à Ten sur bien des points (on peut en discuter). Contenant certains des morceaux les plus rageurs et percutants du groupe (Blood, Leash, Go) ainsi que des ballades acoustiques imparables, Vs caracole en tête des ventes à sa sortie. Le groupe affine ses morceaux acoustiques et profite de l’excellente production de Brendan O’Brien pour donner à Vs l’authentique stature d’un classique du rock. Eddie Vedder assure comme d’habitude des parties vocales riches et gorgées d’émotions, se laissant aller à des débordements punk qui changent des cris maniérés et cabochards de leurs disques suivants (Vitalogy malgré ses apparentes qualités marquant le début de la déchéance). Les solos heavy et parties rythmiques chaloupées sont là, signant le summum artistique du duo McCready/Gossard, inventif et efficace comme jamais. Jeff Ament accompagne ce bouillonnement instrumental avec une basse subtile qui n’échappera pas aux oreilles averties.

Vs impose Pearl Jam comme un groupe incontournable des années 90, derniers grands et dignes héritiers d’une certaine tradition du rock américain. Un rock populaire et accessible, intense, dénué d’extravagance et privilégiant le fond à la forme.

Dream Theater « A Change of Seasons »


  A Change of Seasons
est probablement un disque à part dans la discographie de Dream Theater. Composé d’un long morceau éponyme de plus de vingt minutes et de reprises live de standards de rock progressif et de heavy metal, il constitue une entrée en matière idéale dans l’univers du groupe, démontrant l’étendue de ses capacités instrumentales et créatives, ainsi que ses racines musicales, puisant dans le rock alambiqué des pionniers (Deep Purple, Queen, Led Zeppelin, Pink Floyd, etc.)

Ce qui ressemble à un disque-gadget pour fan-club dévot pourrait cependant bien être ce que Dream Theater a offert de meilleur. De plus mélodique, radieux, puisant sa sève dans ce que le metal progressif a de plus noble. Le long morceau de bravoure, divisé en plusieurs chapitres, déploie des trésors d’ingéniosité pour garder une tension et un intérêt intacts durant ses vingt minutes tentaculaires. Débutant par de somptueux arpèges, il nous entraine ensuite dans les filets de la technicité exubérante du groupe, passant avec régal, facilité et allégresse, d’un genre à l’autre, cousant de complexes compositions oscillant entre metal, jazz-rock et mélodies acoustiques du plus bel effet. Tout est si cristallin et mesuré, si équilibré, qu’on aurait vraiment du mal à accuser le groupe de toutes les tares dont l’affublent ses plus farouches détracteurs : pompe, bavardage instrumental et mimétisme outrancier.

Viennent ensuite les morceaux live de premier choix avec l’intro funébre de Funeral For A Friend qui ouvre le bal des hommages. Elton John, Deep Purple et Led Zeppelin revisités avec punch, rigueur et intensité. Le Big Medley final, passant à la moulinette les géants du rock progressif, peut s’avérer anecdotique mais il reste quand même bigrement divertissant et clôt l’album sur une note de respect et de gratitude aux grands du genre, ceux sans qui Dream Theater n’existerait pas.

   A Change of Seasons s’avère au final être un excellent album de rock/metal progressif, dans la lignée traditionnelle du genre, avec ce brio et cette intensité dans l’exécution et la composition, qui ne sombre jamais dans la facilité et la démonstration stérile qui plombent les récents albums du groupe.

Mr Bungle « Disco Volante »

L’évolution musicale d’un groupe est parfois une énigme totale. Elle laisse, dans bien des cas, celui qui a eu le loisir de se pencher dessus bien perplexe. On ne peut préjuger de rien et le potentiel d’un groupe à produire telle oeuvre musicale est parfois à peine décelable voire insoupçonnable. Qui aurait pu prévoir que le Paradise Lost doom/death des débuts finirait, pas si longtemps plus tard, par pondre un excellent album d’électro goth digne du Depeche Mode des nineties (Host) ! Qui aurait pu croire qu’un groupe de new wave médiocre des années 80 finirait par incarner le metal indus apocalyptique des années 90 sous le même patronyme de Ministry ! Qui aurait songé à déceler le chanteur de RnB grotesque à la Timbaland qui sommeillait au plus profond du hurleur de Soundgarden (oui, ce dernier exemple est quelque peu extrême, muahaha !)… Et, last but not least, qui aurait cru qu’un groupe de potaches masqués sautillants officiant dans une fusion metal-funk-scato-rigolo-scabreuse pondrait comme deuxième effort studio le manifeste surréaliste métallo-jazzy des années 90 ! Les André Breton du prog avant-gardiste c’est bien eux : Mr Bungle ! Le premier groupe de Mike Patton sort en cette année bénie de 1995 (durant la même année est aussi sorti l’excellent King for a Day de Faith No More, autre collaboration Patton-Spruance) un disque dont le contenu est indescriptible sur papier. Fruit d’une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, l’OVNI tire sa beauté de mélanges de styles improbables, d’alchimies musicales inédites, d’une témérité et d’un aventurisme qui paie à chaque fois, le tout servi par une exécution et une production impeccables. Avant d’écouter ce disque, vous n’avez, de toutes façons, rien écouté de semblable. C’est un des rares albums à ce degré d’ambition artistique où la théorie séduisante rejoint la pratique jouissive. Le plus incroyable c’est qu’à chaque morceau ça aurait pu ne pas marcher, ça aurait ne pas marcher. Mais voilà, à chaque fois ça marche à la PERFECTION. Non seulement chaque morceau dégage une ambiance spécifique, bien à lui, mais l’enchevêtrement et l’imbrication des morceaux entre eux donne une vision globale digne d’un collage surréaliste coloré et fouillé. Alors oui le disque n’est pas immédiat, il demande un minimum d’implication, au moins pendant les premières écoutes, mais une fois le déniaisement passé, il dresse devant vous un abyme de beautés mystérieuses et insoupçonnées. Ambiances jazzy éthérées, éventrées par de soudaines intrusions death metal elles-mêmes abruptement interrompues par des digressions easy listening, rockabilly ou doo-wop (Merry go Bye-Bye, Carry stress in the jaw) ; guitares surf sur mélodies cartoonesques et vocaux incantatoires (Ma Meeshka Mow Skwoz); électro-indus soufie (Desert Search for Techno Allah); une grande pièce de musique concrète (The Bends) et le catalogue des curiosités n’est pas clos.   Un travail d’écriture audacieux qui laisse une grande place à une improvisation qui ne se perd jamais dans des labyrinthes de technicité et qui, au finale, dénote d’une maitrise impeccable du sujet à tous les niveaux. La guitare précise de Spruance, à la fois tranchante et aériennes, si présente et si humble ne se laisse jamais complétement bouffer par les prestations vocales hallucinantes de Mike Patton (hurlements sadiques, chant death, cabotinage rital, voix sucrée de crooner pervers, etc.). De ce point de vue c’est le disque de l’équilibre parfait entre le charisme vocale caméléonesque de Patton et la rigueur fantasmagorique de Spruance/Dunn dans la composition et l’instrumentation. Comme tous les grands disques, il est unique dans la discographie même de ses géniteurs. Une manifestation de Grâce Divine dans un disque produit par des musiciens cultivés et ouverts, profondément investis de leur mission. Inépuisable.