Secret Chiefs 3 « Book of Horizons »

Image Si Book of Horizons était un livre, ce serait un recueil de nouvelles. S’il fallait trouver un équivalent littéraire à Trey Spruance ce serait Jorge Luis Borges. Les deux possèdent cette capacité de créer des univers bien à eux en s’inspirant ouvertement de l’œuvre des autres, en parodiant ou en rendant hommage à leurs maîtres. Book of Horizons n’est donc rien de moins qu’une compilation de créations hétéroclites aux genres très disparates, sorties du cerveau bouillonnant de Trey Spruance. L’érudition musicale de Spruance l’empêche d’ailleurs de sombrer dans les clichés des musiques qui l’influencent, et le fait que ses références soient parfois voyantes ne l’empêche pas de poser son empreinte de manière flamboyante, ne serait-ce que par la richesse des instrumentations et des arrangements, ainsi que la production ciselée de l’album. De fait, le travail de recherche et de peaufinage de ce disque-patchwork est monumental. Des incursions grind/death metal dont il parsème l’album et qui font mouche à chaque fois, à la grandiloquence de BO de films et aux rythmiques syncopées d’Orient et d’Asie mineure, Spruance incorpore ses influences traditionalistes (en utilisant de vrais instruments traditionnels comme son fameux saz) à ses délires bruitistes contemporains sans jamais tomber dans la cacophonie ni la prétention arty. Secret Chiefs 3 peut d’ailleurs être vu comme le continuateur  du Mr Bungle aventureux de Disco Volante, dont l’audace, la folie mais aussi la rigueur et le génie, transparaissent brillamment dans ce roboratif Book of Horizons.

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Mr Bungle « Disco Volante »

L’évolution musicale d’un groupe est parfois une énigme totale. Elle laisse, dans bien des cas, celui qui a eu le loisir de se pencher dessus bien perplexe. On ne peut préjuger de rien et le potentiel d’un groupe à produire telle oeuvre musicale est parfois à peine décelable voire insoupçonnable. Qui aurait pu prévoir que le Paradise Lost doom/death des débuts finirait, pas si longtemps plus tard, par pondre un excellent album d’électro goth digne du Depeche Mode des nineties (Host) ! Qui aurait pu croire qu’un groupe de new wave médiocre des années 80 finirait par incarner le metal indus apocalyptique des années 90 sous le même patronyme de Ministry ! Qui aurait songé à déceler le chanteur de RnB grotesque à la Timbaland qui sommeillait au plus profond du hurleur de Soundgarden (oui, ce dernier exemple est quelque peu extrême, muahaha !)… Et, last but not least, qui aurait cru qu’un groupe de potaches masqués sautillants officiant dans une fusion metal-funk-scato-rigolo-scabreuse pondrait comme deuxième effort studio le manifeste surréaliste métallo-jazzy des années 90 ! Les André Breton du prog avant-gardiste c’est bien eux : Mr Bungle ! Le premier groupe de Mike Patton sort en cette année bénie de 1995 (durant la même année est aussi sorti l’excellent King for a Day de Faith No More, autre collaboration Patton-Spruance) un disque dont le contenu est indescriptible sur papier. Fruit d’une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, l’OVNI tire sa beauté de mélanges de styles improbables, d’alchimies musicales inédites, d’une témérité et d’un aventurisme qui paie à chaque fois, le tout servi par une exécution et une production impeccables. Avant d’écouter ce disque, vous n’avez, de toutes façons, rien écouté de semblable. C’est un des rares albums à ce degré d’ambition artistique où la théorie séduisante rejoint la pratique jouissive. Le plus incroyable c’est qu’à chaque morceau ça aurait pu ne pas marcher, ça aurait ne pas marcher. Mais voilà, à chaque fois ça marche à la PERFECTION. Non seulement chaque morceau dégage une ambiance spécifique, bien à lui, mais l’enchevêtrement et l’imbrication des morceaux entre eux donne une vision globale digne d’un collage surréaliste coloré et fouillé. Alors oui le disque n’est pas immédiat, il demande un minimum d’implication, au moins pendant les premières écoutes, mais une fois le déniaisement passé, il dresse devant vous un abyme de beautés mystérieuses et insoupçonnées. Ambiances jazzy éthérées, éventrées par de soudaines intrusions death metal elles-mêmes abruptement interrompues par des digressions easy listening, rockabilly ou doo-wop (Merry go Bye-Bye, Carry stress in the jaw) ; guitares surf sur mélodies cartoonesques et vocaux incantatoires (Ma Meeshka Mow Skwoz); électro-indus soufie (Desert Search for Techno Allah); une grande pièce de musique concrète (The Bends) et le catalogue des curiosités n’est pas clos.   Un travail d’écriture audacieux qui laisse une grande place à une improvisation qui ne se perd jamais dans des labyrinthes de technicité et qui, au finale, dénote d’une maitrise impeccable du sujet à tous les niveaux. La guitare précise de Spruance, à la fois tranchante et aériennes, si présente et si humble ne se laisse jamais complétement bouffer par les prestations vocales hallucinantes de Mike Patton (hurlements sadiques, chant death, cabotinage rital, voix sucrée de crooner pervers, etc.). De ce point de vue c’est le disque de l’équilibre parfait entre le charisme vocale caméléonesque de Patton et la rigueur fantasmagorique de Spruance/Dunn dans la composition et l’instrumentation. Comme tous les grands disques, il est unique dans la discographie même de ses géniteurs. Une manifestation de Grâce Divine dans un disque produit par des musiciens cultivés et ouverts, profondément investis de leur mission. Inépuisable.