Mr Bungle « Disco Volante »

L’évolution musicale d’un groupe est parfois une énigme totale. Elle laisse, dans bien des cas, celui qui a eu le loisir de se pencher dessus bien perplexe. On ne peut préjuger de rien et le potentiel d’un groupe à produire telle oeuvre musicale est parfois à peine décelable voire insoupçonnable. Qui aurait pu prévoir que le Paradise Lost doom/death des débuts finirait, pas si longtemps plus tard, par pondre un excellent album d’électro goth digne du Depeche Mode des nineties (Host) ! Qui aurait pu croire qu’un groupe de new wave médiocre des années 80 finirait par incarner le metal indus apocalyptique des années 90 sous le même patronyme de Ministry ! Qui aurait songé à déceler le chanteur de RnB grotesque à la Timbaland qui sommeillait au plus profond du hurleur de Soundgarden (oui, ce dernier exemple est quelque peu extrême, muahaha !)… Et, last but not least, qui aurait cru qu’un groupe de potaches masqués sautillants officiant dans une fusion metal-funk-scato-rigolo-scabreuse pondrait comme deuxième effort studio le manifeste surréaliste métallo-jazzy des années 90 ! Les André Breton du prog avant-gardiste c’est bien eux : Mr Bungle ! Le premier groupe de Mike Patton sort en cette année bénie de 1995 (durant la même année est aussi sorti l’excellent King for a Day de Faith No More, autre collaboration Patton-Spruance) un disque dont le contenu est indescriptible sur papier. Fruit d’une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, l’OVNI tire sa beauté de mélanges de styles improbables, d’alchimies musicales inédites, d’une témérité et d’un aventurisme qui paie à chaque fois, le tout servi par une exécution et une production impeccables. Avant d’écouter ce disque, vous n’avez, de toutes façons, rien écouté de semblable. C’est un des rares albums à ce degré d’ambition artistique où la théorie séduisante rejoint la pratique jouissive. Le plus incroyable c’est qu’à chaque morceau ça aurait pu ne pas marcher, ça aurait ne pas marcher. Mais voilà, à chaque fois ça marche à la PERFECTION. Non seulement chaque morceau dégage une ambiance spécifique, bien à lui, mais l’enchevêtrement et l’imbrication des morceaux entre eux donne une vision globale digne d’un collage surréaliste coloré et fouillé. Alors oui le disque n’est pas immédiat, il demande un minimum d’implication, au moins pendant les premières écoutes, mais une fois le déniaisement passé, il dresse devant vous un abyme de beautés mystérieuses et insoupçonnées. Ambiances jazzy éthérées, éventrées par de soudaines intrusions death metal elles-mêmes abruptement interrompues par des digressions easy listening, rockabilly ou doo-wop (Merry go Bye-Bye, Carry stress in the jaw) ; guitares surf sur mélodies cartoonesques et vocaux incantatoires (Ma Meeshka Mow Skwoz); électro-indus soufie (Desert Search for Techno Allah); une grande pièce de musique concrète (The Bends) et le catalogue des curiosités n’est pas clos.   Un travail d’écriture audacieux qui laisse une grande place à une improvisation qui ne se perd jamais dans des labyrinthes de technicité et qui, au finale, dénote d’une maitrise impeccable du sujet à tous les niveaux. La guitare précise de Spruance, à la fois tranchante et aériennes, si présente et si humble ne se laisse jamais complétement bouffer par les prestations vocales hallucinantes de Mike Patton (hurlements sadiques, chant death, cabotinage rital, voix sucrée de crooner pervers, etc.). De ce point de vue c’est le disque de l’équilibre parfait entre le charisme vocale caméléonesque de Patton et la rigueur fantasmagorique de Spruance/Dunn dans la composition et l’instrumentation. Comme tous les grands disques, il est unique dans la discographie même de ses géniteurs. Une manifestation de Grâce Divine dans un disque produit par des musiciens cultivés et ouverts, profondément investis de leur mission. Inépuisable.

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Faith No More « Angel Dust »

Il est très difficile pour moi de parler d’Angel Dust de Faith No More sans user de superlatifs et d’épithètes élogieuses. En vrac et sans trop réfléchir : original, gonflé, génial, inspiré, l’un des meilleurs albums de metal, voire rock ou apparenté, des années 90.
Angel Dust est tout cela à la fois et même plus encore. Cet album est la pierre angulaire du metal américain mid nineties, pour le meilleur (Korn, Deftones, etc.) et le pire (SOAD et tout un contingent de groupes dit de « neo-metal »), bien que l’album en lui-même ait fort surpris à son époque et suscité plus l’incompréhension et la circonspection que le plus franc enthousiasme des masses. Angel Dust ne fut pas un flop, mais il causa un sacré malentendu dans les médias mainstream (la toute puissante MTV le bouda complétement, elle qui passait les tubes de leur précédent album en boucle) et si ce n’est le rattrapage in extremis du tube « Easy » (absent du premier pressage de l’album), il n’aurait dégagé aucun « hit » substantiel (les singles issus de l’album n’ont pas percuté dans les classements).
Il faut savoir qu’on avait laissé le groupe dans la vague dite « funk-metal », à base de rythmiques syncopées, basses slappées, chant hip hop, gimmicks funk, guitares tranchantes et ambiances relativement fun et positives, style très hype et prometteur à l’époque (Red Hot Chili Peppers, Fishbone, Living Color, etc.). L’album The Real Thing fut assimilé, plutôt hâtivement, à cette mouvance et le tube Epic diffusé en boucle par télés et radios. Patton sautillait et chantait sur un flow rap, posait sur les posters des midinettes ricaines, jouait l’Anthony Kiedis du pauvre au grand désarroi de ce dernier qui n’avait pas encore atteint la notoriété de Patton (ironie du sort, quand on voit ce que sont devenus les RHCP aujourd’hui !).
Puis, badaboum! au milieu de toute cette machinerie bien huilée, débarque cet Angel Dust, disons… bizarre. Ici rien de facile, de schématique, de formaté, voire de fun et sautillant (un comble pour un groupe classé « funk-metal »). Ici il y a des roulements de tambours funébres, des cris de damnés, des bruits de chaînes médiévales, des intros au piano à la Erik Satie, des claviers ténébreux, des lignes de basse sournoises, des guitares furieuses, des parodies de redneck bouseux, des loups qui hurlent… Qu’on est loin des demi-teintes FM de The Real Thing ! Pourtant n’allez pas croire, à la lecture de la liste des quelques joyeusetés contenues dans le disque, que c’est ici du doom qui tache, du gothic rock teinté de metal, du death lourd ou  autre hardcore surpuissant, non non ! L’album garde un sens de la mélodie hors du commun, un aspect « catchy », une claire accessibilité malgré l’aventurisme courageux du groupe et puis… et puis il s’agit ici du premier album où Mike Patton explosa carrément… Sa voix a non seulement mué (fini les clichés rap nasillards) et muté, mais s’est carrément démultiplié, occupant désormais magistralement l’espace sonore du disque, emplissant chaque interstice laissé vacant, s’illustrant dans des genres aussi disparates que le hardcore, le chant death, les cris aigus, la mélodie pop, la satire, le grognement, l’indolence du crooner… Une vraie révélation !
Attention, bien que magistrale, la prestation vocale de Patton ne diminue en rien le mérite des autres musiciens, qui ont retrouvé là le sens du ténébreux et du pesant, déjà décelable sur les premières démos du groupe (sans Mike Patton, et même avant Chuck Mosley) appelé alors Faith No Man et sous grosse influence Killing Joke.
Angel Dust reste donc l’exemple même du disque dont on mesure toute l’importance au fil des années. Plus de 15 ans après sa sortie il n’a pas pris une ride. Au contraire, il se révèle à chaque écoute plus flamboyant, original, osé, maitrisé, et finalement absolument incontournable. Bien que la suite fût honorable pour le groupe, l’exploit n’a pu être renouvelé. Angel Dust est la quintessence de Faith No More.