The Smiths « The Queen is Dead »

834541b5b3008ed1bad57485bb115259-500x500x1Les Smiths ont survolé les années 80 avec une discrétion telle qu’on en oublierait presque à quel point leur production musicale était hallucinante de qualité et, osons le mot, de génie. Cinq ans d’existence et une discographie irréprochable dont l’influence est immense, ont fait du groupe anglais un véritable mythe vivant. Tous les albums des Smiths sont des purs joyaux, chacun à sa façon, mais s’il faut en choisir un, sous la menace d’un pistolet, c’est The Queen Is Dead qui sortirait spontanément de ma bouche. Bien sûr. L’album le plus léché, le plus mélodiquement abouti, celui dont la beauté est la plus évidente, scintillante. L’album du consensus.

La mélancolie légèrement alcoolisé d’un soir de déprime, où tout ce qu’on est s’entremêle avec ce qu’on aurait aimé être, où tout ce qu’on a raté se mesure à l’aune de ce dont on rêve.. C’est la voix de Morrissey qui m’évoque tout cela, quand je l’entends susurrer, crooner, et s’épancher sur ses petites douleurs de grand gamin dépressif. Ses lyrics de dandy so english me rappellent toujours que la tristesse et l’introspection n’empêchent pas la dérision et l’humour mordant.

Mais Moz, la voix et le personnage, n’est qu’une partie du monument. Johnny Marr et sa guitare magique sont le vrai tour de force de cet album. Des arrangements et des mélodies simples, accessibles, parfaitement calibrés, toujours justes, toujours dans le bon ton. Jamais peu jamais trop. Les notes coulent, les accords s’enchaînent comme une mathématique abstraite. Là est le génie de cet album, son évidence lumineuse. La section rythmique des Smiths (Andy Rourke et Mike Joyce) assure un boulot en béton armé. Subtilité et vigueur sont les maître-mots.

Je le redis encore : des Smiths, il faut tout écouter ! Mais puisqu’on m’a mis un pistolet sur la tempe..

Siouxsie And The Banshees « Juju »

(1981) Siouxsie And The Banshees - JujuJuju est LE disque à guitares de Siouxsie and the Banshees. John Mcgeoch  y joue comme un dieu, avec une fougue et une inventivité inégalées dans la scène post-punk du début des eighties. Les arpèges aigres-doux du tonitruant Spellbound donnent le ton dès le début de l’album : la guitare sera l’instrument roi du disque ! Le rythme s’accélère ensuite et Siouxsie suit sans problèmes avec son chant unique, à la fois profond et détaché, sensuel et menaçant : Spellllllbound ! Spellllllbound ! On enchaîne avec un Into the light poignant avec sa guitare rythmique reptilienne presque dub et son refrain perçant et fragile, mariage parfait entre la voix écorchée de Siouxsie et la guitare lancinante de John. Arabian Knights nous emmène sur d’autres territoires, avec cette guitare étrange qui déroule le tapis persan devant les percussions martiales de Budgie et la basse lourde et grondante de Steve Severin. Halloween accélère le rythme à nouveau dans un sursaut punk qui nous rappelle les origines du groupe. Le morceau s’enchaîne à merveille avec une intro innovante à la guitare triturée comme peu le faisaient à l’époque (on dirait du Killing Joke) pour un Monitor aux rythmiques hachées et chaloupées. Night Shift nous fait du goth en cinémascope, avec Siouxsie en reine des ténèbres, ce rôle qui lui colle à la peau et qui lui va à ravir. En s’enfonçant dans les derniers morceaux du disque, l’ambiance devient plus sombre, plus suave, plus dangereuse. Sin in my heart avec son chant introspectif et rageur, Head Cut avec une Siouxsie imprécatoire et vengeresse, et le final Voodoo Dolly où Siouxsie en prêtresse vaudou s’égosille sur la guitare torturée et vicieuse de Mcgeoch dans un maelström final qui rappelle le The End des Doors, dont Siouxsie est une grande fan.

Soyons clairs : toute la trilogie John Mcgeoch (Kaleidoscope, Juju, A Kiss In The Dreamhouse) est un must have ! Chacun de ces albums est unique et représente une facette du groupe, mais Juju, comme je l’ai dit dès le début, est vraiment le disque où la guitare du regretté McGeoch explose, où son jeu est le plus acéré, le plus flamboyant et baroque. Un disque phare pour un groupe aventureux, qui n’a jamais eu froid aux yeux !

Kate Bush “Never For Ever”

23862_kate_bush_never_for_everTrois notes, pas plus, et on est dedans. Les trois notes d’intro de Babooshka, morceau mythique où Kate Bush donne toutes leurs dimensions à ses dons de compositrice, mélodiste et interprète. Le clip culte où l’artiste joue de sa dualité sylphide enchanteresse / walkyrie délurée finit d’installer Katie, deux ans après Wuthering Heights, dans la mémoire visuelle de millions de mélomanes, hommes et femmes, subjugués par sa beauté et sa présence surnaturelles. Morceau hors-pair, jouant du storytelling et de la dramaturgie improbable d’une femme frustrée et paranoïaque voulant tester la fidélité de son mari, il permet à Kate Bush de remonter la pente et reconquérir à nouveau  les sommets des charts britanniques après l’échec commercial de son précédent album Lionheart. Dès Babooshka, disais-je, on est projeté dans l’imaginaire fantasmagorique et feutré de Never For Ever, parfait miroir de la psyché aigre-douce de la belle anglaise. S’ensuit alors Delius, Song of summer, morceau inhabituel et novateur pour l’époque, avec des arrangements sophistiqués et langoureux mais loin du barnum orchestral ou rock progressif de ses albums précédents. Des samples, une rythmique synthétique, une voix magique se jouant de nos oreilles par ces aigus bluffants, avec comme un son de harpe en fond qui vient bercer nos sens. On en sort gaga ! et on plonge avec délectation dans la suite : Blow Away (For Bill), une poignante ballade, dédiée à son technicien de plateau Bille Duffield mort pendant la première (et dernière) tournée de Kate Bush, un an plus tôt. S’enchaîne alors une ribambelle de morceaux aux mélodies imparables, Egypt avec ce chant aigu toujours époustouflant et son clavier orientalisant, The Wedding List qui nous montre encore une fois à quel point Kate Bush sait chanter tout en racontant une histoire, Violin rock violent avec solo de guitare et tempo enlevé. A partir de The Infant Kiss l’album marque une pause et revient à un terrain mélodique plus convenu (bien que le sujet de la chanson ne le soit pas), calme et volupté sur Night Scented Stock, puis rythmiques ternaires, finesse mélodique et retenue vocale pour Army Dreamers, chanson engagée où l’artiste en dit plus que ça n’en a l’air (comme toujours avec Kate Bush). L’album se clôt sur l’angoissant et déstabilisant Breathing, un choix loin d’être évident car il rompt quelque peu avec l’ambiance enchanteresse de l’album, et aurait eu tout à fait sa place sur le suivant, l’iconoclaste et totalement barré The Dreaming. Evocant la peur du nucléaire, à l’époque totalement généralisée dans un contexte de guerre froide, la structure du morceau est alambiquée et son interprétation au plus près du texte (in/out, in/out) donnent un sentiment de claustrophobie et de désenchantement viscéral avant de finir sur une explosion mélodique de guitare/chœurs venant appuyer la voix rugissante d’une Kate Bush pas du tout contente. Brillant.

Never For Ever s’avère être un album charnière pour l’énigmatique Kate. En plus d’être un chef-d’oeuvre musical qui reste fidèle à l’esprit romantique et victorien de ses premiers albums, le disque lui permet d’entrer de plain pied dans les années 80 avec l’incorporation de sonorités synthétiques grâce au Fairlight CMI dont elle acquiert peu à peu la maîtrise au point de totalement révolutionner son songwriting. Les années 80 seront une toute autre histoire pour la fantomatique interprète de Wuthering Heights.