The Cure « Pornography »

   Avec Pornography, The Cure sort un monument de terreur introspective. Tout dans cet album participe d’une longue descente aux enfers jusqu’à un dénouement improbable qui non seulement ne règle rien à l’affaire mais laisse bigrement songeur. Comme on est en 2011, on sait que Robert Smith n’a pas fini comme Ian Curtis ou Kurt Cobain, mais il n’était pas si aisé de l’affirmer à la sortie de l’album en 1982. De par sa froideur, sa production minimaliste, ses rythmiques carrées et plombées, le chant lugubre d’un Robert Smith qui s’abandonne à ses démons, Pornography n’est pas spécialement « agréable » à écouter. Il l’est même beaucoup moins que Faith ou Seventeen Seconds, les précédents (et excellents) albums du groupe. Pornography est viscéral, cru, sauvage et totalement irrécupérable. Robert Smith « met ses tripes sur la table » comme disait Céline, et nous pond, avec ses acolytes tout aussi poisseux Lol Tolhurst et Simon Gallup, des morceaux dont le seul but semble être de torpiller tout résidu de bonne volonté, d’espièglerie, d’espoir, ou de foi, que l’on pouvait encore déceler fugacement sur leurs précédents méfaits malgré leur noirceur. Ici il n’y a qu’une résignation absolue face au déroulement insignifiant d’une vie sordide et cruelle. Le nihilisme est un pis-aller affichée comme une posture non convaincante et non assumée, qui confère au disque son cachet effrayant. On ne croit pas à Robert Smith quand il nous balance dès l’incipit « It doesn’t matter if we all die« . On n’y croit pas parce qu’on sent bien que Robert Smith ne s’en fout pas, qu’il en souffre de constater que la seule chose qui soit sûre en ce bas monde c’est qu’on va tous y passer un jour. Il nous ment ou se ment à lui-même, ce qui déclenche un malaise quasi instantané qui planera tout au long de ces huit morceaux sans réel pouvoir de séduction, sans apparats, sans chair, des morceaux qui constituent à peine un squelette, une ossature si on veut. Des bribes de basse, un semblant de rythme, quelques notes de guitares, un clavier mortuaire, et cette voix spectrale et chevrotante de Smith qui vient donner à cet ensemble si fragile et rebutant son charme et sa légitimité. Au final il n’y a aucun cynisme dans les simagrées morbides de Smith et sa bande sur ce disque-là (ils le feront par la suite), juste l’expression sincère et jusqu’au-boutiste d’une souffrance d’écorché vif, qui ne devient plus tellement tenable.  Une complaisance sonore à laquelle The Cure nous convie à assister comme à  une exhibition obscène dont nous serons les témoins par pur voyeurisme. De la pornographie…