David Bowie 1947/2016 – Des mots et des clips

La mort de Bowie, à mon grand étonnement, m’a remué. En ces temps troubles et obscurs, on croit encore que l’immortalité est de ce monde, en ce qui concerne certaines personnes tout du moins. Elle m’a remué d’autant plus que je m’étais reconnecté quelque peu à l’univers du dandy caméléon ces derniers temps, à la faveur du visionnage du clip de l’excellent morceau Blackstar, extrait de son dernier album. Quand le clip du poignant Lazarus est sorti il y a trois jours, je l’ai aussi vu le jour-même. J’étais loin de me douter que c’était là la façon qu’avait choisi Bowie de nous dire adieu et de quitter ce monde de fous.

Bowie a toujours été présent depuis mon plus jeune âge dans tous mes voyages en terre musicale et artistique.  Je me repassais ado Under Pressure en boucle en imaginant ce qu’aurait pu donner cette chanson en live avec les deux géants réunis, Mercury et Bowie. Inutile de dire que j’avais joui lors du duo Bowie/Lennox à Wembley en hommage à Freddie en 1992.

J’ai découvert  le Thin White Duke au début des années 90 à la télé avec un clip, c’était le morceau Jump they say. J’avais aimé l’ambiance du morceau, son rythme décalé, l’aspect froid et cynique de Bowie.

Son physique hypnotique a toujours quelque part représenté la forme qui remontait du fond. Son élégance de dandy sophistiqué, qui avait tendance à m’agacer durant mes années grunge, n’a jamais été autre chose qu’une partie de son ethos d’artiste touche-à-tout.

Un autre clip de 1980 me fascinait à tel point que je l’avais enregistré sur cassette vidéo, me le repassant en boucle, la nuit avant de dormir : Ashes to ashes. David en pierrot lunaire triste et dépressif prenant la tête de la procession funèbre pour enterrer définitivement Major Tom.

Tout naturellement j’ai commencé à fouiller dans ses disques variés des seventies et j’ai découvert ses innombrables pépites de pop rock et de folk iconoclaste. Le clip de Life on mars où il est seul pendant tout le morceau sur un fond blanc illustre à merveille sa capacité à occuper l’espace par son seul charisme androgyne.

Après la décadence glam des seventies, Bowie toujours admirablement dans son époque s’essaye à d’autres sonorités plus dansantes et radio-friendly comme Let’s dance ou China Girl.

Très logiquement, je retrouve Bowie presque partout où je mets les pieds musicalement. Des premiers punks aux premiers groupes grunge, des pionniers de l’electro aux géants du rock alternatif : Kate Bush, Siouxsie and the Banshees, The Smiths,  Nirvana, Nine Inch Nails, Smashing Pumpkins, etc. Tous mes héros d’adolescence lui rendaient hommage de son vivant déjà. Quand il avait sorti un album produit par Trent Reznor, cela me semblait logique, tant Bowie tenait à s’imprégner jusqu’au bout du zeitgeist.

Pour toutes ces raisons il m’es difficile de m’imaginer vivre dans un monde où Bowie n’est plus.

 

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Ulver « Blood Inside »

b_6553_Ulver-Blood_Inside-2005Blood Inside comme un retour à quelque chose de plus organique pour le caméléon Ulver sans forcément abandonner l’approche electro froide de leur virage post métallique. Après la dark trip hop de Perdition City, le son reste largement synthétique et texturé mais cette fois des éléments de rock prog 70’s, de musique classique et de jazz, en plus du chant émotif et impliqué de Garm, injectent un sacré sang neuf dans cette collection de morceaux qui pourraient sembler d’une froideur rebutante au premier abord. L’ambiance globale, sombre et fouillée, tantôt grandiloquente et tantôt intimiste, est le fruit d’une production ou plutôt d’un design sonore qui joue continuellement entre l’ombre et la lumière, entre le machinal et l’organique. Le mixage du disque a parfois même du mal à contenir tous les débordements et les variations de styles et de tons dans un cadre sonore homogène. Certains passages d’une densité telle qu’ils pourraient presque passer pour brouillons, mettent en valeur les passages plus dépouillés et lumineux. L’album culmine dans un final exceptionnellement dense et chargé (Operator), où le chant de Garm fusionne parfaitement avec le foisonnement d’idées et de sonorités. Blood Inside est un album aventureux et abouti, où l’expérimentation la plus audacieuse cohabite avec les plus belles envolées mélodiques. Un authentique périple de l’esprit à travers un labyrinthe sonore inquiétant et luxuriant. Un must dans la discographie exceptionnellement variée d’Ulver.

Kate Bush “Never For Ever”

23862_kate_bush_never_for_everTrois notes, pas plus, et on est dedans. Les trois notes d’intro de Babooshka, morceau mythique où Kate Bush donne toutes leurs dimensions à ses dons de compositrice, mélodiste et interprète. Le clip culte où l’artiste joue de sa dualité sylphide enchanteresse / walkyrie délurée finit d’installer Katie, deux ans après Wuthering Heights, dans la mémoire visuelle de millions de mélomanes, hommes et femmes, subjugués par sa beauté et sa présence surnaturelles. Morceau hors-pair, jouant du storytelling et de la dramaturgie improbable d’une femme frustrée et paranoïaque voulant tester la fidélité de son mari, il permet à Kate Bush de remonter la pente et reconquérir à nouveau  les sommets des charts britanniques après l’échec commercial de son précédent album Lionheart. Dès Babooshka, disais-je, on est projeté dans l’imaginaire fantasmagorique et feutré de Never For Ever, parfait miroir de la psyché aigre-douce de la belle anglaise. S’ensuit alors Delius, Song of summer, morceau inhabituel et novateur pour l’époque, avec des arrangements sophistiqués et langoureux mais loin du barnum orchestral ou rock progressif de ses albums précédents. Des samples, une rythmique synthétique, une voix magique se jouant de nos oreilles par ces aigus bluffants, avec comme un son de harpe en fond qui vient bercer nos sens. On en sort gaga ! et on plonge avec délectation dans la suite : Blow Away (For Bill), une poignante ballade, dédiée à son technicien de plateau Bille Duffield mort pendant la première (et dernière) tournée de Kate Bush, un an plus tôt. S’enchaîne alors une ribambelle de morceaux aux mélodies imparables, Egypt avec ce chant aigu toujours époustouflant et son clavier orientalisant, The Wedding List qui nous montre encore une fois à quel point Kate Bush sait chanter tout en racontant une histoire, Violin rock violent avec solo de guitare et tempo enlevé. A partir de The Infant Kiss l’album marque une pause et revient à un terrain mélodique plus convenu (bien que le sujet de la chanson ne le soit pas), calme et volupté sur Night Scented Stock, puis rythmiques ternaires, finesse mélodique et retenue vocale pour Army Dreamers, chanson engagée où l’artiste en dit plus que ça n’en a l’air (comme toujours avec Kate Bush). L’album se clôt sur l’angoissant et déstabilisant Breathing, un choix loin d’être évident car il rompt quelque peu avec l’ambiance enchanteresse de l’album, et aurait eu tout à fait sa place sur le suivant, l’iconoclaste et totalement barré The Dreaming. Evocant la peur du nucléaire, à l’époque totalement généralisée dans un contexte de guerre froide, la structure du morceau est alambiquée et son interprétation au plus près du texte (in/out, in/out) donnent un sentiment de claustrophobie et de désenchantement viscéral avant de finir sur une explosion mélodique de guitare/chœurs venant appuyer la voix rugissante d’une Kate Bush pas du tout contente. Brillant.

Never For Ever s’avère être un album charnière pour l’énigmatique Kate. En plus d’être un chef-d’oeuvre musical qui reste fidèle à l’esprit romantique et victorien de ses premiers albums, le disque lui permet d’entrer de plain pied dans les années 80 avec l’incorporation de sonorités synthétiques grâce au Fairlight CMI dont elle acquiert peu à peu la maîtrise au point de totalement révolutionner son songwriting. Les années 80 seront une toute autre histoire pour la fantomatique interprète de Wuthering Heights.

King Crimson « In the Court of the Crimson King »

J’ai reçu In the Court of the Crimson King comme une gifle à l’époque où je l’ai découvert. Je connaissais King Crimson par leur réputation flatteuse et le statut iconique de Robert Fripp dans le monde de la guitare intelligente. J’ai commencé par le commencement, leur premier disque sorti en 1969 (bientôt 43 ans déjà) avec un sublime artwork, m’attendant à un honnête mélange de blues zeppelinien et de pop aventureuse à la Piper At the Gates of Dawn, à un solide sens mélodique (c’est un groupe britannique quand même) ainsi qu’une sorte de grandiloquence très british pour l’estampille « rock progressif ». J’étais réellement loin du compte. King Crimson inaugure vraiment un genre, dans le sens où il détruit tous les schémas préexistants dans le monde du rock pour oser quelque chose de nouveau. Trouvez voir un équivalent en cette fin des années soixante aux guitares tranchantes et déferlantes de 21st Century Schizoid Man, le premier morceau du disque ! Cette voix caustique, ces cuivres menaçants ! Non, vous ne trouverez pas.  Fripp impose d’entrée de jeu son approche pour le moins inédite de la guitare saturée. Une guitare lancinante, torturée et élastique, à mille lieux des poncifs hendrixiens. La violente ouverture schizoïde laissera place à un calme qui planera sur tout le reste de l’album. Un calme menaçant. I Talk to the Wind est un morceau d’une ingénuité totale qui contraste avec le début du disque. Voix angélique sur un coulis de flûtes enchanteresses et de guitares ciselées. Vient ensuite un autre grand morceau de choix, Epitaph, entre oraison funèbre et ballade folk. Un mellotron magique donne un cachet céleste au morceau et nous envoie valser bien haut dans les étoiles, grâce à un final baroque et cérémonieux d’un effet tétanisant. Moonchild replace le cours des choses dans la douceur et la mélancolie, avec cette guitare fantomatique de Fripp qui souligne les effets tout en étant quasiment invisible. Il faut d’ailleurs noter à quel point Fripp sur ce disque ne surjoue jamais et n’appuie pas une seule note plus que de raison.  Vient ensuite le final et somptueux The Court of the Crimson King avec ses orchestrations majestueuses, son ambiance onirique, ses petits effets sonores et ses coquetteries de production qui enchantent l’oreille à un point tel que le morceau pourrait presque passer pour du théâtre en musique, avec ses effets de scène, ses acteurs cabotins et ses petites mécaniques tournant comme une horloge. On sort alors de l’album comme on s’éveille d’un long et doux rêve, abasourdi par la magie de l’ensemble, sa grande force évocatrice, son avant-gardisme et son originalité. Un chef-d’oeuvre intemporel.        

Mr Bungle « Disco Volante »

L’évolution musicale d’un groupe est parfois une énigme totale. Elle laisse, dans bien des cas, celui qui a eu le loisir de se pencher dessus bien perplexe. On ne peut préjuger de rien et le potentiel d’un groupe à produire telle oeuvre musicale est parfois à peine décelable voire insoupçonnable. Qui aurait pu prévoir que le Paradise Lost doom/death des débuts finirait, pas si longtemps plus tard, par pondre un excellent album d’électro goth digne du Depeche Mode des nineties (Host) ! Qui aurait pu croire qu’un groupe de new wave médiocre des années 80 finirait par incarner le metal indus apocalyptique des années 90 sous le même patronyme de Ministry ! Qui aurait songé à déceler le chanteur de RnB grotesque à la Timbaland qui sommeillait au plus profond du hurleur de Soundgarden (oui, ce dernier exemple est quelque peu extrême, muahaha !)… Et, last but not least, qui aurait cru qu’un groupe de potaches masqués sautillants officiant dans une fusion metal-funk-scato-rigolo-scabreuse pondrait comme deuxième effort studio le manifeste surréaliste métallo-jazzy des années 90 ! Les André Breton du prog avant-gardiste c’est bien eux : Mr Bungle ! Le premier groupe de Mike Patton sort en cette année bénie de 1995 (durant la même année est aussi sorti l’excellent King for a Day de Faith No More, autre collaboration Patton-Spruance) un disque dont le contenu est indescriptible sur papier. Fruit d’une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, l’OVNI tire sa beauté de mélanges de styles improbables, d’alchimies musicales inédites, d’une témérité et d’un aventurisme qui paie à chaque fois, le tout servi par une exécution et une production impeccables. Avant d’écouter ce disque, vous n’avez, de toutes façons, rien écouté de semblable. C’est un des rares albums à ce degré d’ambition artistique où la théorie séduisante rejoint la pratique jouissive. Le plus incroyable c’est qu’à chaque morceau ça aurait pu ne pas marcher, ça aurait ne pas marcher. Mais voilà, à chaque fois ça marche à la PERFECTION. Non seulement chaque morceau dégage une ambiance spécifique, bien à lui, mais l’enchevêtrement et l’imbrication des morceaux entre eux donne une vision globale digne d’un collage surréaliste coloré et fouillé. Alors oui le disque n’est pas immédiat, il demande un minimum d’implication, au moins pendant les premières écoutes, mais une fois le déniaisement passé, il dresse devant vous un abyme de beautés mystérieuses et insoupçonnées. Ambiances jazzy éthérées, éventrées par de soudaines intrusions death metal elles-mêmes abruptement interrompues par des digressions easy listening, rockabilly ou doo-wop (Merry go Bye-Bye, Carry stress in the jaw) ; guitares surf sur mélodies cartoonesques et vocaux incantatoires (Ma Meeshka Mow Skwoz); électro-indus soufie (Desert Search for Techno Allah); une grande pièce de musique concrète (The Bends) et le catalogue des curiosités n’est pas clos.   Un travail d’écriture audacieux qui laisse une grande place à une improvisation qui ne se perd jamais dans des labyrinthes de technicité et qui, au finale, dénote d’une maitrise impeccable du sujet à tous les niveaux. La guitare précise de Spruance, à la fois tranchante et aériennes, si présente et si humble ne se laisse jamais complétement bouffer par les prestations vocales hallucinantes de Mike Patton (hurlements sadiques, chant death, cabotinage rital, voix sucrée de crooner pervers, etc.). De ce point de vue c’est le disque de l’équilibre parfait entre le charisme vocale caméléonesque de Patton et la rigueur fantasmagorique de Spruance/Dunn dans la composition et l’instrumentation. Comme tous les grands disques, il est unique dans la discographie même de ses géniteurs. Une manifestation de Grâce Divine dans un disque produit par des musiciens cultivés et ouverts, profondément investis de leur mission. Inépuisable.

Sleepytime Gorilla Museum « In Glorious Times »

En me promenant un peu, il y a quelques années, dans le catalogue des différents groupes signés sur Web Of Mimicry, l’excellent label de Trey Spruance, je suis tombé sur ce nom à coucher dehors avec des gorilles : Sleepytime Gorilla Museum. Oui, ce fut juste le nom à la fois idiot et intrigant qui avait capté mon attention. Après visite de leur MySpace et écoute des quelques morceaux disponibles en streaming je me jurais de jeter une oreille attentive à un de leurs albums. Leur musique semblait obscure, pleine de promesses, insaisissable. Je n’ai bien sûr pas donné suite à ce projet de mélomane curieux et un peu frustré. Trop de choses s’empilaient déjà dans ma tête sans parler du boulot. Puis une nuit, je tombe sur ce clip complétement déjanté en glandant sur YouTube : Helpless Corpses Enactment.  Le morceau, splendide, m’avait balancé une gifle sévère : un chant black de malade posé sur une guitare épileptique, des breaks géniaux à la fois glauques et grandiloquents, une voix féminine envoutante qui sert le morceau et en accentue même la sauvagerie, en rupture totale avec la pompe grotesque  du metal symphonique affectionnant le chant féminin à la Lara Fabian gothique. Bref, une réussite totale. Je fus conquis et me suis repassé la vidéo une bonne dizaine de fois. Bien évidemment, tout l’album devait y passer et dans la semaine j’avais In Glorious Times dans mes oreilles. Première déception : je n’avais, de manière générale, pas retrouvé dans l’album ce ton bouillonnant, complexe, violent et décadent que dégageait Helpless Corpses Enactment.  L’ensemble m’apparaissait de prime abord rude, brouillon, maladroitement construit voire totalement plat par moments. Après de longues écoutes, je restais toujours sur ma faim. Les différentes parties de ce boucan de foire qui se voudrait être du rock progressif s’emboitaient les unes dans les autres comme les différentes pièces mal assemblées  d’un bolide bricolé par un garagiste talentueux mais un peu négligent.  Les morceaux tentent désespérément d’installer une ambiance onirique, arty voire surréaliste. On se retrouve finalement avec un objet amorphe et musicalement indistinct, tenant plus par l’ambition manifeste du projet et ses prétentions esthétiques que par le résultat final, plutôt décevant. Le groupe pêche par manque de lucidité et se perd dans des voies rythmiques sans issue. Ni totalement fou, ni vraiment discipliné, l’album sombre dans des digressions noisy et metal, se noie dans un verre d’eau lyrique et nous perd dans un labyrinthe de sons et de styles sans le moindre fil d’Ariane. Ce qui est le plus rageant c’est que le potentiel est là, évident. Malheureusement cette touche de magie qui fait les groupes incontournables est ici absente. Des morceaux intéressants tels que The Companions, Puppet Show ou Formicary sont gâchés par le bavardage inutile, la coquetterie instrumentale stérile et les fausses bonnes idées.  Seule Helpless Corpses Enactment surnage au-dessus et contraste violemment avec le reste, nous laissant entrevoir ce qu’aurait pu être In Glorious Times si le reste était du même tonneau…