Pearl Jam « VS »

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Octobre 1993, avec Vs Pearl Jam signait l’album de la confirmation, celui qui clouait le bec à tous les détracteurs du groupe de Seattle. Profitant d’une conjoncture favorable (explosion du rock indé de Seattle grace à Nirvana, premier album impressionnant de maîtrise) le groupe avait cartonné deux ans plutôt avec Ten, album irréprochable et néanmoins critiqué par Cobain et consorts comme étant du hard rock conventionnel et commercial labellisé « grunge ». Toute la difficulté était de prouver que Pearl Jam n’était pas un groupe de vendus distillant du grunge facile et racoleur à la demande des majors et en même temps confirmer leur talent mélodique et leur forte personnalité déjà largement présente dans Ten. Vs réussit donc le pari haut la main et peut même être considéré comme supérieur à Ten sur bien des points (on peut en discuter). Contenant certains des morceaux les plus rageurs et percutants du groupe (Blood, Leash, Go) ainsi que des ballades acoustiques imparables, Vs caracole en tête des ventes à sa sortie. Le groupe affine ses morceaux acoustiques et profite de l’excellente production de Brendan O’Brien pour donner à Vs l’authentique stature d’un classique du rock. Eddie Vedder assure comme d’habitude des parties vocales riches et gorgées d’émotions, se laissant aller à des débordements punk qui changent des cris maniérés et cabochards de leurs disques suivants (Vitalogy malgré ses apparentes qualités marquant le début de la déchéance). Les solos heavy et parties rythmiques chaloupées sont là, signant le summum artistique du duo McCready/Gossard, inventif et efficace comme jamais. Jeff Ament accompagne ce bouillonnement instrumental avec une basse subtile qui n’échappera pas aux oreilles averties.

Vs impose Pearl Jam comme un groupe incontournable des années 90, derniers grands et dignes héritiers d’une certaine tradition du rock américain. Un rock populaire et accessible, intense, dénué d’extravagance et privilégiant le fond à la forme.

Alice In Chains « Black Gives Way to Blue »

Jerry Cantrell n’est pas de ces musiciens qui lâchent facilement l’affaire. On l’avait laissé à moitié terrassé par le coma d’Alice in Chains et la mort de Layne Staley, essayant de se refaire une santé à travers quelques honorables efforts solo. Mais le feu n’y était plus. Quand le retour d’Alice in Chains pour la sortie d’un nouvel opus s’est confirmé, on s’est mis à craindre le pire… Et si Jerry et ses acolytes avaient soudain décidé d’exhumer le cadavre juste pour tirer quelques maigres dividendes du prestige encore intact du défunt groupe de Seattle.. Ils pourraient même se mettre à racoler le fan de Nickelback et Linkin Park, qui sait ?

C’est donc avec cette foule de préjugés, quelque peu mal intentionnés, que j’entamai l’écoute de Black gives way to blue

Dès les premières notes, les doutes furent balayés. Comment ai-je pu douter d’un musicien comme Jerry Cantrell ! All secrets known avec son intro hypnotique invite l’auditeur à rentrer dans un univers familier mais toujours aussi intrigant. Les guitares sont tranchantes, la production soignée, on est là face à un album de grande qualité. Le nouveau chanteur semble un peu effacé, on dirait que c’est Jerry Cantrell le vrai lead singer du groupe. Pudeur ? Comme si le remplacement de Layne Staley se faisait encore plus improbable après l’écoute de l’album… On a sans doute ici à faire à du grand Alice In Chains mais…

Le groupe culte des 90’s avance en 2010 la tête haute, avec une dignité exemplaire, ne craint pas les rides et ne triche pas avec sa musique.. Cela se ressent dans le songwriting. Les structures sont épurées, brutes, les morceaux gracieux et aériens avec cette inimitable touche de mélancolie.

Black gives way to blue délivre un contenu solide, cohérent, désarmant de sincérité… Les pires langues de vipère de la critique rock n’y trouveraient rien à redire. Osons même proclamer que cet album recèle des perles qui brilleront de mille feux à côté des classiques du groupe, qui seront des classiques du groupe…

Black gives way to blue, le titre éponyme, clôt magnifiquement un album flamboyant et serein en rendant un poignant hommage à Staley, meilleur façon pour Alice in Chains de revenir parmi les vivants sans trahir les morts, un des meilleurs morceaux du groupe, toutes époques confondues…

Nirvana « Nevermind »

C’était en 1991. Le rock à l’époque, dans le sens large, c’était U2, Metallica, les Guns’n’Roses. Et puis vint trois gosses trop louches pour être honnêtes, comme des loups parfois envoyés dans la bergerie par le berger lui-même histoire d’arnaquer son assureur car il ne croyait définitivement pas en la qualité de la viande qu’il fourguait. L’affaire fut rondement menée et des teenagers du monde entier, désormais sapés comme des clodos, finirent par trouver Axl Rose plutôt ringard et les prouesses instrumentales de Nuno Bettencourt complétement inutiles. Peu importe… le Nevermind de Nirvana a ouvert de nouvelles perspectives musicales à des millions de personnes dans le monde, leur a permis de débrider leurs oreilles vierges, de les nettoyer de toute cette crasse musicale de hard FM mièvre, de new wave synthétoc, de dance music insipide, de hair metal vulgaire, bref de redonner encore un sens et une noblesse à ce mot galvaudé et traîné dans la boue par l’industrie musicale et les omnipotentes majors : le rock !

Bizarrement (ou très logiquement) ce coup de pied dans la fourmilière mercantile du rock au début des années 90 a été porté par le groupe à partir d’une maison de disques mainstream. C’est donc après d’obscurs débuts dans l’underground de la ville pluvieuse et grisâtre de Seattle que le power trio composé de Kurt Cobain, Krist Novoselic et de leur nouveau batteur Dave Grohl arrive à décrocher ce fameux contrat chez Geffen Records et à enregistrer ce qui sera l’album sismique du début des 90’s.

Sismique, c’est le mot : une guitare, une basse, une batterie, une technique rudimentaire et une voix d’écorché vif, voilà avec quoi nos trois comparses vont débouler dans un milieu musical infecté par des techniciens frimeurs de la gratte, des synthétiseurs cache-misère, des rebelles permanentés avec un look de de travelos. L’équilibre tectonique de cette scène musicale qui arrivait pourtant à générer pas mal de cash était des plus précaire, la preuve en fut faite, derrière tous ces Guns’n’Roses et tous ces Extreme, les mômes n’attendaient en réalité que ça : les cris libérateurs d’un mec qui leur disait here we are now entertain us ! Divertissez-nous bon Dieu ! Assez de technique, de frime, de look, donnez-nous du SON !

Et le son fut. Nevermind aligne sans répit une implacable collection de bombes sonores, qui servirent à l’époque d’attentat ultime contre le mauvais goût et le conformisme régnants sur l’industrie du disque.

Nevermind, c’est ce cri primal qui a finalement vengé les musiques rock marginales et leur a permis de magistralement occuper les devants de la scène (du moins pour quelques-uns), pour un laps de temps finalement assez court. Juste le temps que l’entreprise mortifère du music business refasse son œuvre.

Il faut être clair, pour révolutionnaire que Nevermind fut, Nirvana n’a strictement rien inventé avec cet album. Il s’agissait en réalité d’un sublime creuset de tout ce que la bande à Cobain a écouté (et bien écouté), assimilé, digéré, puis, par la magie du songwriting exceptionnel de Kurt Cobain, retraduit et réinterprété avec une désarmante sincérité. Le grand mérite de cet album est qu’il ne s’inscrivait dans aucun sillage, aucun schéma préétabli, aucune secte sonore dûment consignée. Noisy pop, metal, post-punk, le miracle de Nevermind tient en une sorte d’alchimie entre ces trois éléments sans qu’aucun genre ou sous-genre ne puisse réellement prétendre déteindre sur tout l’album. On dut même inventer, pour des raisons d’étiquetage et d’épicerie, somme toute parfois nécessaires, le terme bâtard de « grunge », un fourre-tout journalistique où on a niché des groupes de sensibilités parfois fort différentes.

Pour ce qui est de Nevermind, les ombres tutélaires de Sonic Youth, Sex Pistols, Melvins et Killing Joke planent tout au long de ces onze titres à la fois secs et généreux, suaves et enfantins, élitistes mais finalement populaires.

J’ai lu, ici ou là, que Nevermind serait en réalité l’album de la compromission, que la production a lissé l’aspect brut des morceaux et que l’album suivant, In Utero, serait bien plus proche de ce qu’était le vrai Nirvana. Une telle approche me fait rire. In Utero ne pouvait succéder à Bleach, le premier effort du groupe, car tout logiquement Nirvana devait goûter à une production plus pop de ses morceaux pour après revenir au son intégriste et sans fioritures capté par Steve Albini. C’est, en définitive, le succès de Nevermind qui l’a fait détester auprès de Cobain, et qui a fait qu’il voulût retrouver une illusion underground avec In Utero, se sécuriser et échapper à son statut d’idole MTV, en revenant à une approche plus sèche et bruitiste. On sut après, un certain 5 avril 1994, combien c’était illusoire.